La course de 24h placée sous le signe du Téléthon avec la Ligue Gro promettait d'être impossible à résoudre. Il s'agissait bien de défier l'esprit mathématicien le plus aiguisé pour résoudre un problème insoluble. Quoi, courir pendant 24? Quoi, s'arranger avec sa conscience alors qu'on n'y va pas prioritairement pour les maladies génétiques? Quoi, passer une soirée sans Plus Belle La Vie? Nan, juste, déjà, avoir les tripes de s'y rendre.

La veille, en pleine nuit, plombée par une insomnie et une vague crise de panique, je démissionne de mon nouveau boulot.

Je me réveille à midi avec une piètre opinion de moi-même et un filtre noir apposé sur tout le début de journée. Allez, j'y vais pas. ça sert à quoi d'aller courir, tu vas leur dire quoi, salut, dans la vie moi, je cours, et ...je cours. Vous avez des boulots, des enfants et des vies normales, et moi, j'ai moins peur de faire un marathon que d'être salariée. Impressionnés par ma persévérance en cap? Une vue bien partielle de la situation...Imposture blablabla....

Un rayon de soleil filtre, puis deux, puis trois. L'air jaunit.

Bon, nan. Ok j'ai merdé avec ma démission. Mais même si je 'réussis' que la cap, ben c'est déjà ça. Un pas après l'autre. Allez putain, te juge pas. On n'a pas tous les mêmes histoires, les mêmes névroses, ok ils te paraissent plus évolués-plus compétents-plus normaux-plus forts mais c'est comme ça. Prends-toi là où t'es (la la ou tai) et amène-toi un peu plus loin. Juste un peu plus loin. Et ça peut être, juste, refuser de saboter et d'annuler cette course. Une micro-victoire de plus contre le Blerch.

J'arrive à 17h, la nuit n'est pas encore tombée. Je salue Pap, Jaife et Angélique qui prennent un chocolat chaud sur un banc. Ca y est, le filtre noir est parti. Me revoilà dans le monde lumineux. Je me change, je jette un oeil au parcours qui nous attend : un cercle. Un cercle de 600m. Boisé, roulant, plutôt mignon. Mais un cercle. De 600m. Alors donc, mettre un marathon dans un cercle de 600m?...Essayer de faire rentrer un cercle dans un carré de même aire, même combat je vous dis.

Je démarre avec Jaife et suis bientôt rejointe par DaddyTheBeat avec qui je fais une 15aine de km. On court, on blablate sur quelques tours avec les uns puis les autres. On échange quelques mots, on se sépare, on se retrouve. Le tourbillon de la vie mis en abyme dans un parc circulaire de 600m d'une petite ville de banlieue. Le manège est ininterrompu. Le flot des gens qui marchent, le flot des gens qui courent. Tous les wagons sont accrochables. Tel le grand timonnier, Pap gouverne ce vaisseau en maître spirituel de la marche à pied, tape dans les mains, encourage, échafaude ses plans et marche, inlassablement.

Les heures passent, on croise quelques visages connus, des voix et des regards viennent donner du corps aux pseudos twitter. On y apprend entre autres que : ChatHibouDoré est la reine du fondant chocolat-crème de marrons, Nixul le chantre de la cap pieds nus, Ptite Stef et LucwithLove ont des sourires et des regards communicatifs, DaddyTheBeat est discrètement redoutable, Running Sucks est une bombe atomique, Pap une imposture (oui, il fut Sweetie Koala jusqu'au bout), et Buzz L'Eclair capable de traverser Paris deux fois pour nous emmener un tire-bouchon.

On croise même des twittophobes, un couple de runneurs déjantés, jusqu'auboutistes, dont la passion allume les yeux comme de la coke. On apprendra plus tard qu'ils ont couru plus de 70km chacun.

A une heure du matin, je me sens bien. Les jambes sont là, je ne sens pas de fatigue et le rythme est encore bon. Je suis à 30km au compteur, et j'envisage secrètement de doubler d'ici midi.

Mais voilà : le Plan (de l'Univers) n'est pas le programme (du petit humain et sa volonté égotique).

En doublant un petit groupe de runneurs, Running Sucks se tord la cheville, mettant fin à l'épopée kilométrique, ouvrant un nouveau chapître tout aussi épique. Nous voilà avec Pap et les bénévoles de la Croix Rouge à escorter l'éclopée jusqu'au centre de soins. Ca a l'air banal comme ça. Il faut imaginer le tableau. On est en plein milieu de la nuit, les coureurs sont rares à tourner dans le Parc; les tentes et stands d'animation sont vides. Shahina a a fini ses reprises de Rihanna, la zumba ne fait plus danser personne. Les confettis sont à terre, les ballons de couleur dégonflés. Une fête foraine désaffectée, la quintessence de la mélancolie. Et au milieu de la route et des ruines de la fête, le noyau de la Ligue Gro, lomesone cowboys dans la ruelle fantôme, Running Sucks en chaise à porteurs devant, Pap et moi refermant le funèbre cortège. Entre le fou-rire incongru et la gravité requise. On sait se tenir, quand même.

On retiendra de ce passage qu'il vaut mieux ne pas écouter lorsqu'un bénévole de la Croix Rouge tente de vous rassurer. Que la Croix Rouge sert des cafés froids dans des gobelets pour minipouces. Que Running Sucks est pudique et spirituelle (j'ai envie de dire forte mais j'ai l'impression de parler d'un gamin qui a fait une chute à vélo). Que les chaussures minimalistes c'est bien mais que parfois ça craint. Qu'il est 2h30, qu'il fait toujours aussi nuit et toujours aussi froid.

Nous finissons dans une chambre d'hôtel prêtée par l'organisation, à s'empiffrer de saloperies issues d'un distributeur automatique. Mens insana in corpore insano. Déchéance suprême du noyau dur de la ligue Gro.

Vous m'avez crue? Ca rigole. Buzz l'éclair arrive sur ces entrefaites avec le fameux tire-bouchon, ouvre sa bouteille de champagne, et nous célébrons dignement entorse, RP respectifs et situations incongrues.

Bon, évidemment, après le coup de l'entorse, de la junk food arrosée au champagne et des presque 2h30 de pause, les jambes sont raides et le coeur y est un peu moins. Je repars courir avec Buzz l'éclair, qui insufle une dernière motivation à ma nuit. Je cours quelques kilomètres à ses côtés, puis il tente (et réussit) le record du tour. A 3h30 du matin, les jambes sciées par deux soirées arrosées et le bide à demi en vrac. Quand je vous dis que ce type est un psychopathe...En discutant avec les bénévoles, on apprend qu'un autre fou en est à 154 km, un autre encore à 150...

A 5h du mat', une dernière pause à l'hôtel achève de me couper l'envie. Angélique et Running Suck profitent d'un repos bien mérité, et Pap ronfle à gros bouillons. SDF d'une nuit, Rom et moi repartons courrotter. Il pleut, aussi, depuis 3-4 heures. L'envie n'y est plus. Je décide que je ne ferai pas un tour de plus. On rend la puce vers 7h et, de retour à l'hôtel, on croise Pap qui repart continuer son défi. Son visage se défait lorsqu'il réalise que nous partons définitivement et il nous supplie de rester, se disant prêt à nous payer pour continuer d'illuminer sa nuit. Dignes et incorruptibles nous passons notre route sans lui jeter un regard. Nous laissons une Running Sucks muée en panda affamé se jeter sur les croissants de l'hôtel et quittons les lieux sans plus de cérémonie.

Moralité : 38km en courant, 7 ou 8km à pied. Je n'ai pas réussi à résoudre la quadrature du cercle pas plus qu'à faire rentrer un rond dans un carré ou un marathon dans un parc. Par contre, en bourrinant un peu, on peut tout fourrer en bordel des émotions, des gens, des phases, des épopées et des drames dans une même nuit.

Nota Bene : Evidemment, je n'ai pas tout dit ici et je garde sous la main quelques dossiers sur certains membres de la Ligue, qui me resserviront en temps voulu.

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